par Sébastien M » Mar 28 Avr 2009 17:53
Plusieurs d’entre vous le savent, je travaille dans la grande distribution et pas besoin de le dire si j’interviens sur ce forum c’est que je suis comme vous : un PASSIONNE. C’est surtout ma 1ere casquette qui m’a poussé à faire ce dossier. En effet après presque 8 années de travail pour la GD et presque 4 ans de passion intense, je pense connaître un peu le sujet, en faisant un peu d’humour on pourrait dire que j’en connais un rayon (surtout sur la GD car pour le vin c‘est tout de même beaucoup plus long pour maîtriser son sujet). Suite à l’article paru en Avril dans la RVF sur la GD, j’ai décidé de faire ce dossier après avoir contacté différents intervenants, dont certains d’entre vous, qui sont tous liés au monde du vin. On entend beaucoup de choses sur la grande distribution, des choses sont vraies d’autres le sont moins, je vais donc essayer de vous présenter le sujet en étant le plus objectif possible.
Premièrement, je tiens à remercier toutes les personnes qui ont consacré une partie de leur temps souvent précieux à mon enquête :
- Pour les domaines et Châteaux : M Patrick Grisard du Château Cornélie, M Jean Louis Trapet du Domaine Trapet, le Domaine Jamet, Mme Alliet du domaine Philippe Alliet, M Olivier Humbrecht du domaine Zind Humbrecht, M Jean-Hubert Delon du Château Léoville Las Cases, M Bigot du château de Fesles, M Roman Guibert du Mas de Daumas Gassac, le service commercial du Château Rollan de By et de Frédéric Magnien.
- Pour la grande distribution : M Laborderie, Intermarché, M Bobrzynski, E. Leclerc, M Pauws, carrefour.
- Pour les syndicats et comités interprofessionnels : M Simonnet, du syndicat des côtes de marmandais, M Jammes, du Comité Interprofessionnel des Vins de Languedoc, et M Lapouple, du syndicat des vins de Jurançon.
- Pour les amateurs : tous les contributeurs de BDE qui ont répondu à mon petit questionnaire.
- Pour les grossistes et négociants : M Siegrist, de la conseillerie des tonneliers, M Pery de la passion des terroirs, M Paviot de la compagnie médocaine des grands crus.
Tout d’abord, on peut dire que depuis les premières foires aux vins lancées en 1973 ( eh oui déjà 35 ans) par le groupe Leclerc, beaucoup de choses ont changé. En effet, 2/3 des vins sont vendus en France dans des grandes surfaces, ça représente un total de 3.2 milliards d’euros ce qui fait un total de près de 940 millions de litres pour les vins tranquilles et 375 millions d’euros équivalant à un peu plus de 117 millions de cols en ce qui concerne les effervescents pour l’année 2008( source Rayon Boissons). On voit donc mal comment les producteurs Français pourraient se passer de ce marché, il est devenu, en un peu plus de 30 ans, incontournable. Pour ce dossier, j’avais un questionnaire type pour chaque panel d’intervenants, mais souvent la discussion partait vers d’autres voies car ce fût des discussions entre passionnés. Parmi toutes les personnes interrogées, certaines ont des avis plutôt positifs, d’autres négatifs, mais chaque point de vue mérite d’être discuté et surtout possède divers arguments intéressants, je vais donc vous les exposer dans le même ordre que pour les remerciements. Etant donné la longueur de mon enquête, je vais la mettre en ligne sur plusieurs jours, ça permettra à tout le monde de lire le dossier sans y passer trop de temps.
Les domaines et châteaux.
Pour cette 1ere catégorie, j’ai demandé aux personnes interrogées si elles accepteraient de vendre du vin à la GD( en admettant que leur capacité de production soit suffisante), s’il leur arrivait à titre personnel d’acheter du vin pendant les foires aux vins, et enfin de donner un avis général sur le vin dans ces commerces.
Le 1er vigneron interrogé pour l’enquête est bien sûr Patrick Grisard du Château Cornélie. Patrick m’a confié qu’il ne possédait pas les volumes nécessaires pour approvisionner ce type de réseau, de plus il préfère travailler avec les gens qui ont cru en lui lorsqu’il a démarré, sa confiance dans la grande distribution est très limité. Il y a quelques années, il achetait parfois du vin en GD mais il ne le fait plus désormais. Enfin, son point de vue général se rapproche de celui de beaucoup d’amateurs qui ouvrent les yeux lors des foires aux vins ou le reste de l‘année, il y voit des bouteilles debout, à la lumière, conservées à des températures bien trop élevées.
Ma longue conversation avec Jean-Louis Trapet fût très enrichissante. M Trapet a un avis plutôt négatif sur la question mais notre échange était réellement très intéressant. Pour lui, même si ces capacités de production le permettait, il refuserait que son vin soit présent en GD. Tout d’abord pour sa clientèle fidèle de passionnés, cavistes et restaurateurs. Pour M Trapet, le vin c’est un échange, il lie l’amateur au producteur, ça permet de tisser des liens, il trouve que les foires aux vins et la GD en général sont impersonnels, il n‘aime pas aller dans ce genre de magasins, considérant qu‘ils tuent le petit commerce. De plus, étant un client fidèle du domaine depuis mes débuts dans le vin, il m’a demandé si j’aimerais voir ses vins dans une foire, je suis resté sans voix, on s’est compris. A la question, achetez vous parfois pour votre cave personnel des vins en foire aux vins, vous devinerez tous la réponse. Son avis général est donc assez négatif, toutefois, il reconnaît que dans certains magasin des personnes passionnées font des efforts pour promouvoir le vin. De plus, lorsque je lui ai dit que si je n’avais pas acheté mes premières bouteilles lors d’une foire aux vins, je n’aurais peut-être jamais eu cette passion et par le fait n’aurait jamais connu et encore moins acheté ses vins, il a alors trouvé un point positif, non pas le nouveau client mais le nouveau passionné.
L’avis du domaine Jamet est sensiblement identique que celui du domaine Trapet. Le domaine préfère privilégier sa clientèle fidèle et les petits commerces. Il ne vendent donc et n’achètent pas plus en GD. De plus, il y a quelques années, une enseigne avait mis dans son catalogue un de leur vin qui était toujours en période d’élevage, le domaine a subi de fortes pressions lorsqu’il a dit qu’il n’était pas d’accord pour le vendre. Le domaine trouve que ce genre de réaction est loin d’être exemplaire pour des gens qui se disent professionnels du vin. Toutefois, chez Jamet, on reconnaît que c’est assez bien pour une certaine gamme de vins.
On change de registre avec le domaine Alliet. Mme Alliet, qui parlait au nom du domaine, m’a expliqué qu’elle accepterait de voir ses vins en GD si elle en avait assez, mais la production n’est pas suffisante. Si elle en avait les capacités, elle ne voudrait pas se priver de ce réseau de distribution qui écoule des volumes très importants. Lors des foires aux vins de septembre, il arrive que M et Mme Alliet achète du vin parcequ’on y trouve des prix intéressants surtout pour les grands crus classés de Bordeaux. Son avis général est assez positif, elle trouve que depuis quelques années la situation s’est nettement amélioré, on trouve désormais un choix plus important dans les différentes régions de production françaises. Le domaine a même déjà vendu du vin pour un magasin, mais le responsable était un ami. Il n’y a eu aucune pression au niveau du tarif d’une part parce que l’acheteur était un ami, mais de plus les conditions étaient fixées dès le départ, tout simplement.
Lorsque j’ai appelé le domaine Zind Humbrecht, après avoir expliqué la raison de mon appel, la personne du standard m’a directement communiqué le numéro de GSM d’Olivier Humbrecht. Nous avons eu une conversation tout à fait passionnante. J’ai vraiment beaucoup apprécié sa façon de voir les choses, mais surtout le temps qu’il m’a accordé afin de bien m’expliquer son point de vue. Il y a encore quelques années, le domaine refusait que ses vins figurent dans les rayons de la GD, mais le droit français ne permet pas d’interdire la revente à une tierce personne, et de plus il s’est rendu compte que malgré les consignes qu’il donnait à ses revendeurs professionnels ou cavistes, certains d’entre eux passaient outre. Il a donc décidé de faire avec ce système de distribution en y mettant certaines conditions. Les vins blancs étant fragiles, M Humbrecht demande à ce que les vins soient conservés dans de bonnes conditions, qu’il s’agisse de la lumière ou de la température, pas forcément des conditions optimums au vieillissement du vin mais au moins un minimum. Il veut aussi qu’une personne compétente soit employé du magasin, pas un animateur présent le vendredi et le samedi lors du 1er week-end de la foire aux vins, mais un salarié du magasin qui pourra conseiller la clientèle, il considère que les vins d‘Alsace, de Loire ou du Rhône sont plus difficiles à comprendre que des grands médocs souvent stras des foires aux vins, il faut donc le conseil. Le domaine veut surtout que le prix de vente conseillé soit respecté, il ne veut pas que son vin soit un produit d’appel vendu sans marge avec des quantités très très faibles, mais il ne veut pas non plus que les bouteilles soient vendues à des prix exorbitants. Lorsque le domaine a commencé à vendre à ce réseau, certains de ses revendeurs n’étaient pas très contents, il a donc trouvé une solution qui satisfait tout le monde, une partie de la gamme du domaine est réservée aux cavistes et clients fidèles. M Humbrecht n’achète pas de vins lors des foires aux vins de septembre car c’est une période très chargée pour lui, et les magasins à proximité ne proposent pas une foire très intéressante, il faudrait qu’il se déplace assez loin pour profiter d’une belle offre. Vous l’aurez compris, son avis est positif sur la question et il a trouvé un moyen de satisfaire un maximum de gens. Il trouve aussi que depuis quelques années, il y a eu des améliorations à tous les niveaux bien que certaines enseignes soient toujours à la traîne. Enfin, il regarde en cours d’année les conditions de stockage afin de voir si les magasins à qui il a décidé de faire confiance en sont dignes.
Pour le château Léoville Las Cases, je tiens tout d’abord à signaler la rapidité à laquelle M Jean Hubert Delon m’a répondu et ce en pleine période de primeurs. On trouve régulièrement les vins des domaines Delon lors des foires aux vins et ce dans la plupart des enseignes, ce choix stratégique a été décidé aux début des années 2000. Pour M Delon, la GD est devenue un acteur majeur de la distribution des vins en France et d’autres pays d’Europe. La France étant maillée par des magasins de GD, ça permet à certains consommateurs d’avoir accès à des vins qu’ils n’auraient pas su ou pu trouver. De plus, il considère que beaucoup d’acheteurs et de vendeurs en GD sont de grands professionnels, de véritables amateurs, ils sont donc aptes à conseiller la clientèle, bien sûr tout n’est pas parfait il existe encore des magasins où les vins sont vendus seuls sans accompagnement du client, mais dans l’ensemble la situation s’est nettement améliorée et continue de progresser. Il considère que la distribution des vins, si cela est bien géré, n’est pas incompatible avec les distributeurs traditionnels car les différents secteurs s’apportent les uns aux autres en révélant ou en affirmant des consommateurs ou des produits. Enfin, il arrive parfois que M Delon achète quelques bouteilles en GD, mais pour des raisons historiques, il achète plutôt aux domaines ou au négoce.
Pour le château de Fesles qu’on peut aussi trouver en GD, les raisons sont différentes. Le château a récemment été vendu au groupe Grands Chais de France. Un des choix stratégiques du groupe est de maintenir des stocks faibles, c’est donc en partie pour cette raison que lors de l’achat le groupe s’est tourné vers la GD car elle peut absorber des volumes importants. M Bigot, responsable de la production du château, achète régulièrement du vin en GD, il est invité à diverses soirées d’inaugurations en tant qu’amateur. C’est pour lui une occasion de rencontrer d’autres producteurs. D’une manière générale, il trouve que la qualité s’est nettement amélioré à tous points de vue mais surtout au niveau du choix des vins proposés durant les foires, que ce soit au niveau des grandes bouteilles qu’au niveau des vins ayant un rapport qualité prix intéressant.
M Roman Guibert a encore un avis différent des précédents intervenants. Bien que le Mas de Daumas Gassac figure parfois dans les foires aux vins de diverses enseignes, il refuse que son vin y figure et prend les dispositions nécessaires afin que ça ne se reproduise plus. Il arrête de travailler avec les revendeurs qui sont passés outre ses recommandations. Il a fait ce choix car il pense que certains vins doivent être vendus avec un conseil, le sien en fait partie, et la plupart du temps le conseil est absent. Il n’achète jamais aucune bouteille en GD par choix idéologique. M Guibert considère que les belles bouteilles sont présentes en rayon afin de valoriser l’image de marque du magasin. Toutefois, il est ravi du travail que fait la GD pour la « vulgarisation » du vin, en effet ça permet au grand public de découvrir le vin et parfois de s’y intéresser par la suite. En effet, il considère qu’on peut trouver des produits d’une qualité correcte à des prix corrects.
Le château Rollan de By est vraiment une des stars des foires aux vins de septembre, son point de vue était donc indispensable à mes yeux. Le château est présent dans presque tous les catalogues en septembre, la GD est donc un de ses partenaires de choix. Pour Leclerc, il vend en direct, les autres enseignes passent par le négoce. Le château n’achète pas de vins dans les foires. La personne du service commercial, que j’ai contacté, trouve que les foires aux vins permettent de faire connaître le château et le client y trouve des prix intéressants.
Enfin, le point de vue du service commercial de Frédéric Magnien est assez similaire à celui de Rollan de By. La maison ne connait que l’enseigne Carrefour. Ils ont décidé de travailler avec eux depuis quelques années, on y trouve une belle sélection qui a été gouté plusieurs fois avant de figurer au catalogue. De plus, ça permet à certaines personnes de découvrir le vin et de s’y intéresser par la suite, l’apport de nouveaux clients est ,certes, faible mais il existe.
On trouve, donc, des avis différents, certains domaines sont farouchement opposés à ce type de distribution, d’autres y sont plutôt favorables et certains en ont fait un partenaire incontournable. Passons maintenant, aux principaux intéressés les différentes enseignes.
La suite dans quelques jours...
Sébastien
Sébastien