« Sud Ouest Dimanche ». Vous avez créé, il y a vingt ans, un laboratoire d'analyse microbiologique des sols. Pourquoi ?
Lydia Bourguignon. Le laboratoire a été ouvert en 1989. Avant, Claude et moi travaillions à l'Institut national de recherche agronomique (Inra) à Dijon. Moi sur la qualité des aliments de l'homme et Claude sur la microbiologie des sols. Dans les années 80, les notions d'environnement et de respect des sols n'étaient pas d'actualité.
C'était aussi l'époque où l'Inra commençait à se pencher davantage sur des contrats de multinationales que sur des sujets fondamentaux...
Vous avez développé votre propre méthode d'analyse. En quoi est-elle novatrice ?
Elle est nouvelle parce que, déjà , on se déplace ! On ne reçoit pas de terre par la poste ! On va chez l'agriculteur, le vigneron, le maraîcher ou l'éleveur pour établir un diagnostic du sol. On observe le terrain à la loupe : on examine les racines pour voir si elles sont écrasées. On visualise la compaction, on regarde s'il y a de la faune ou pas. Puis on prélève de la terre à différents niveaux ; la surface, le milieu, le fond. Enfin, au laboratoire, on l'analyse sur les plans physique, chimique et biologique. Une fois le diagnostic établi, nous dirons à l'agriculteur : « Vous avez ça en potentiel, votre sous-sol est riche en tel et tel élément ou moins riche. Si on arrive à relancer l'activité biologique, donc la vie, à faire plonger les racines, vous pourrez diminuer certains intrants. »
La plupart des laboratoires ne travaillent que sur la chimie. C'est-à -dire sur ce que vous avez ou vous n'avez pas dans le sol. La biologie, elle, explique mieux les carences des terres étudiées.
Votre travail parvient-il à modifier les pratiques quand elles ne sont pas suffisamment vertueuses ?
Notre travail est basé sur le respect : c'est-à -dire sur la diminution des pesticides, sur un meilleur travail et une meilleure gestion du sol.
C'est très difficile de faire changer les pratiques. On essaie mais il faut y aller doucement.
Vos clients sont plutôt des viticulteurs. Est-ce le fait du hasard ou que votre méthode leur convient mieux ?
C'est une drôle d'histoire ! Quand on a quitté l'Inra, on pensait que la majorité de nos clients allaient être des agriculteurs bio puisque l'on préconisait moins de pesticides, moins de produits de traitement, moins de fertilisants.
Finalement, nous nous sommes retrouvés écartelés entre les conventionnels et les biologiques. Il y a vingt ans, pas mal d'agriculteurs bio pensaient bien faire en épandant des doses énormes de compost. Ils changeaient la fertilisation chimique de synthèse par une fertilisation massive organique. C'était mieux mais sans élucider les vrais problèmes. Quand on le pointait, ils avaient l'impression qu'on les trahissait tandis que de leur côté, les agriculteurs conventionnels disaient : « Les Bourguignon, c'est que du bio » ! Voilà pourquoi nos premières années furent très dures. En revanche, la réponse fut plus rapide dans le milieu viticole.
Le vigneron va du raisin jusqu'au vin. Il se trouve directement exposé au consommateur et peut lui détailler pourquoi un jour, il décide de modifier la gestion de son sol. Cette relation directe au consommateur explique sans doute pourquoi les vignerons sont nos premiers clients.
Les sols français sont-ils aujourd'hui vraiment en danger ?
Claude Bourguignon. À la fin de chaque année, nous mesurons la moyenne des activités biologiques des sols sur lesquels nous avons travaillé. Depuis 1989, nous observons une chute absolument constante et régulière de cette richesse biologique, pas seulement en France mais dans toute l'Europe.
À quoi est dû cet appauvrissement des sols ?
Essentiellement à la baisse de leur teneur en matière organique : nous sommes passés de 4 % à 1,3 % en un siècle. Or la matière organique sert à nourrir la faune du sol, cette dernière permet l'aération, et l'aération provoque le développement microbien. Cet effondrement organique est dû aux excès d'azote industriel qui accélèrent la minéralisation des sols.
Vous soutenez d'ailleurs que cette situation est paradoxale ?
Oui, l'exemple des pailles est parfaitement révélateur. Nous en produisons trois fois plus qu'en 1900. Donc, normalement, le taux de matière organique dans les sols français devrait augmenter. Sauf que ces pailles sont aujourd'hui saturées d'engrais azotés.
À vos débuts, on vous regardait avec scepticisme. Aujourd'hui, vous êtes invités au Sifel d'Agen, un salon conventionnel. Comment réagissez-vous ?
L. B. Les choses sont en train de changer. Au niveau médiatique, et du côté des pouvoirs publics. Après le Grenelle de l'environnement, on a dit qu'il faudrait que 20 % des agriculteurs aient une formation en biologie des sols ; que d'ici à 2012, les cantines devraient consommer au moins 20 % de produits biologiques.
Mais il n'y a pas d'enseignement, il n'existe plus de chaire de microbiologie, elles ont toutes été fermées ! Nous donnons des cours dans des lycées agricoles : les lycéens ont une méconnaissance totale des mécanismes des microbes dans le sol qui permettent à la plante de se nourrir. Pour ces jeunes qui sortent de l'école, le credo, c'est : « Fertilisation, sinon ça ne pousse pas ! »
On sent tout de même un début de mobilisation. Des sollicitations pour animer des conférences et des formations, nous en avons de plus en plus, alors qu'il y a quelques années, nous travaillions dans le désert.
L'écocompétitivité est le thème du Sifel 2009 : pensez-vous qu'on peut concilier performance économique et respect de l'environnement ?
C. B. Nous pensons surtout que l'agriculture de demain devra tenir compte des lois de la biologie du sol. On ne peut pas continuer à violer les sols comme on le fait depuis cinquante ans.
Regardez la céréaliculture : les céréaliers disposent de variétés capables de produire 150 quintaux à l'hectare. Mais nous ne connaissons pas un seul céréalier en Europe qui atteigne ces rendements. À la fin des années 80, nous avons rencontré des agriculteurs qui récoltaient 100 quintaux à l'hectare, ils ne les font plus aujourd'hui. Ils ont des Ferrari mais ils roulent sur des chemins de terre !
Quel est votre message ?
Notre position est de dire : attention, on ne pourra pas faire une agriculture durable et capable de nourrir l'humanité en allant contre les lois scientifiques de la nature. C'est impossible. Nous, nous sommes un peu entre deux chaises : entre les bios et les conventionnels, parce qu'on n'est pas 100 % bio, mais aller balancer 200 unités d'azote sur un blé, c'est une folie absurde ! On ne devrait pas dépasser une unité d'azote par quintal de céréale... Et à condition que le sol soit vivant !
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