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Coup de chalumeau dans les vignes du Midi

Messagepar Hugo B. » Lun 1 Juil 2019 06:19

Ci dessous un texte très touchant de Catherine Bernard.

Le coup de chalumeau dans les vignes du Midi n’est pas une calamité agricole

Je suis vigneronne.

Je n’écris pas en qualité de vigneronne.

Je n’écris pas non plus en qualité de vigneronne victime d’une calamité agricole, d’une catastrophe naturelle ou d’un accident climatique. Ce qui s’est produit dans les vignes du Gard et de l’Hérault vendredi 29 juin, est d’une tout autre nature, d’un tout ordre, ou plus exactement d’un tout autre désordre.

J’écris en qualité de témoin du changement climatique à l’œuvre, qui est en fait un bouleversement, qui ne concerne pas ici des vignerons, là des arboriculteurs, hier des pêcheurs, demain des Parisiens asphyxiés, mais bien tous, citadins ou ruraux, habitants du Sud comme du Nord, de l’Ouest, ou de l’Est.

J’écris en qualité d’hôte de la terre. Nous sommes chacun, individuellement, interdépendants les uns des autres.

J’étais vendredi matin dans les vignes pour faire un tour d’inspection des troupes et ramasser des abricots dans la haie de fruitiers que j’ai plantée en 2010 entre les terret et les cinsault. Il faisait déjà très chaud. Je ne sais pas combien, je ne veux pas ouvrir le livre des records. Je suis rentrée au frais, et je me suis plongée dans la lecture d’un livre passionnant, La vigne et ses plantes compagnes de Léa et Yves Darricau. J’ai repoussé la plantation de 30 ares de vignes à l’origine programmée pour cette année, à plus tard, à quand je saurai comment et quoi planter. Je cherche. A 18 heures, Laurent, mon voisin de vignes avec qui je fais de l’entraide, m’appelle :

- Là-haut à Pioch Long, les syrah sont brûlées.

- Comment ça brûlées ?

- Oui, brûlées, les feuilles, les raisins, comme si on les avait passé au chalumeau.

J’ai pris ma voiture, et je suis allée dans les vignes. Quand j’ai vu à La Carbonelle, les grenaches, feuilles et grappes brûlées, grillées, par zones, sur la pente du coteau exposée sud-ouest, je n’ai pas pensé à la perte de la récolte. J’ai vu que certaines étaient mortes, que d’autres ne survivraient pas. Il faisait encore très très chaud et j’ai été parcourue de frissons. La pensée m’a traversée que c’était là l’annonce de la fin de l’ère climatique que nous connaissons, la manifestation de la limite de l’hospitalité de la terre. Puis je suis passée sur le plateau de Saint-Christol, là où depuis le XIIème siècle l’homme a planté des vignes pour qu’elles bénéficient pleinement des bienfaits du soleil et du vent. Et là, à droite, à gauche, j’ai vu des parcelles de vignes brûlées, grillées dans leur quasi totalité.

Il y aura des voix, celles des porte-parole des vignerons, chambre d’agriculture, représentants des AOC, et c’est leur rôle, pour évaluer les pertes de récolte, la mortalité des ceps, et demander des indemnisations.

Il y aura les voix invalidantes de la culpabilité, celle des gestes que l’on a faits dans la vigne les jours précédents et que l’on n’aurait peut-être pas dû faire, ou ceux que l’on n’a pas faits et que l’on aurait dû faire. Et si j’aurais su…. A ceux-là, je réponds, les si n’aiment pas les rais.

Il y aura des voix pour dire qu’à cela ne tienne, on va généraliser l’irrigation, et si cela ne suffit pas, eh bien on plantera des vignes, plus haut dans le Nord, ailleurs. Peut-être même y en aura-t-il pour s’en réjouir. A ceux-là, je réponds qu’ils sont, au mieux des autruches, au pire des cyniques absolus et immoraux, dans les deux cas des abrutis aveugles.

Ce qui s’est produit ce vendredi 29 juin dans les vignes du Midi, est un avertissement, un carton rouge. Ce n’est pas seulement les conséquences d’un phénomène caniculaire isolé doublé d’un vent brûlant, mais la résultante de trois années successives de stress hydrique causé par des chaleurs intenses et de longues périodes de sécheresse qui, année après année, comme nous prenons chaque année des rides, ont affaibli les vignes, touchant ce vendredi 29 juin, celles qui étaient plantées dans ce qui était jusqu’alors considéré comme les meilleurs terroirs. C’est aussi la résultante d’un demi-siècle de pratiques anagronomiques.

La Carbonelle est plantée de vignes depuis 1578. C’est un mamelon en forme de parallélogramme bien exposé au vent et soleil. Ce qui s’est passé le 29 juin, dit que l’ordre des choses s’est littéralement inversé. Le vent et soleil ne sont plus des alliés de l’homme. La solution de l’irrigation est la prolongation d’un défi prométhéen. On se souviendra qu’il lui arrive quelques bricoles à Prométhée. Cela dit aussi que le changement va plus vite que la science agronomique et ses recherches appliquées, cela nous précipite dans un inconnu. Il nous faut radicalement changer notre rapport à la terre, ne plus nous en considérer comme des maîtres, mais des hôtes, que l’on soit paysan ou citadin.

Ceux qui voudraient circonscrire à la viticulture du Midi ce qui s’est produit le 29 juin s’illusionnent. Le phylloxéra a été identifié en 1868 à Pujaud dans le Gard. Les vignerons des autres régions ont cru ou feint de croire qu’ils seraient épargnés. En 1880, le puceron avait éradiqué la totalité du vignoble français, et gagné toute l’Europe. Le phylloxéra était lui-même la « récompense » de notre quête du mieux, du plus. Il a été à l’origine de la seule grande émigration française et d’une reconstruction du vignoble qui a profondément changé l’équilibre même de la vigne. Nous en sommes les héritiers directs.

Ceux qui voudraient circonscrire le phénomène à la viticulture se dupent aussi. La vigne nous accompagne, sur notre territoire, depuis plus de deux millénaires, et l’homme depuis plus de 6 000 ans. Sa culture est tout à la fois un pilier et un symbole de notre civilisation. Si la vigne n’a plus sa place dans le Midi, l’homme ne l’aura pas davantage car le soleil et le vent seront brûlure sur sa peau.

Nous, vignerons, devons en tout premier lieu renouer avec la dimension métaphysique de notre lien à la terre et alors, nous pourrons changer radicalement nos pratiques. Mais il faudra autant de temps pour retricoter ce que nous avons détricoté. L’œuvre elle-même est vaine si par ailleurs, nous, vous, moi continuons à prendre l’avion comme nous allons promener le chien, goûtons aux fruits exotiques comme si on les cueillait sur l’arbre, mettons la capsule dans la machine à café comme un timbre sur une lettre, ainsi de suite. Ce que les vignes disent, c’est que notre civilisation elle-même est menacée.

Les abeilles l’ont aussi dit, avant la vigne. Mais nous ne les avons pas entendues.

Catherine Bernard
Bien cordialement,
Hugo Boffy
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Re: Coup de chalumeau dans les vignes du Midi

Messagepar Jean-Pierre NIEUDAN » Lun 1 Juil 2019 08:21

Merci Hugo

:good:
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Re: Coup de chalumeau dans les vignes du Midi

Messagepar Patrick » Lun 1 Juil 2019 11:04

L'écriture sincère de cette dame rend le texte émouvant car touchée dans son labeur, elle pense avant tout à l'impact de nos pratiques quotidiennes sur le réchauffement climatique. En ce sens elle intègre le discours que l’on souhaite absolument nous voir comprendre. L’homme est à l’origine de tous les maux qui nous frappent. Il doit changer et transformer l’ensemble de ses pratiques. Cela se tient mais ne résiste guère au fait que la vigne est nee sous des climats des plus chauds et qu’elle s’y est toujours bien comporté. A Santorin l’assyrtico produit des raisons certaines annees avec aucune précipitation ou presque et dans une fournaise - j’ai pu la constater de visu en Aout - incroyable. Nous allons nous adapter car il pousse encore de la vigne en tunisie, au Liban, en Israël, au Maroc...croyez moi il savent ce que chaleur signifie. Simplement il fait raisonner les traitement et les doses de soufre, et sans doute meme se passer partiellement de lui avec des produits du type lactosoufre.
Pour l’heure nous avons subi une canicule en Juin - et historiquement ce n’est pas la première - et pourtant nos vignes dans l’ensemble du pays - ne sont ni en retard ni en avance sur une saison « normale ».
Je ne peux une fois de plus que signifier ici que cultiver la vigne est une prise de risque mesurée et qu’il est impossible d'éradiquer la possibilité de tout perdre. Sinon il faut changer de job oubalors se préparer à être toujours malheureux.
On annonce la grêle pour cet après-midi en Côte d’Or...comme cinq à six fois dans l'année. Nous n’avons pas été touché par celle ci depuis 2014 à Meursault et inévitablement nous savons que le risque augmente, chaque année un plus, de la revoir. C’est ainsi.
Patrick
 
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Re: Coup de chalumeau dans les vignes du Midi

Messagepar Thierry Debaisieux » Lun 1 Juil 2019 12:00

Merci, Hugo, d’avoir mis sur le site ce texte émouvant.
Merci aussi, à toi, Patrick, pour ta réponse pleine de mesure et de sagesse.

Bon après-midi,
Bien cordialement,
Thierry Debaisieux
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